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  Photo : Cédric Chort

 

Michel Cloup était venu l’année dernière à Tourcoing faire la première partie du groupe Programme, avec sa formation Binary Audio Misfits, définissant la rencontre entre deux univers différents : à savoir le rock d’Experience avec le hip hop des texans de The Word Association. Ce hip hop m'avait beaucoup ennuyé – décidément je ne m’y ferai jamais. Arnaud Michniak avec sa formation programmatique me parlait plus, c’était bien lui l’âme de Diabologum.


Libérée de sa dimension rap, la musique de Cloup devient plus coupante. Il ne reste plus sur scène que la peau et les os, c’est-à-dire l’essentiel. Et c’est d’une manière neuve qu'il nous parle de colère, faite de secousses intérieures et de silence (« éloquent », nous assure-t-il pour nous tromper). Ses concerts sont d’apparence un hymne au silence, mais aussi une sorte de prière, sans les connotations religieuses. Cloup réussit à nous mener au bord de la contestation, pour mieux l’éprouver, en ajoutant un nouvel élément de pensée : la foi, condition essentielle de la découverte de la vérité. Mais de quelle foi s’agit-il ? Sans doute de celle qu’on invoque lorsque les forces nous manquent, et que la nécessité nous impose de prendre une rapide décision. Il n’y a dès lors plus de comparaison possible avec Diabologum − qui pour le coup s’était complètement débarrassé de cette notion de foi, se plaçant plutôt du côté d’un désespoir glacé. Au contraire, Cloup tente de conquérir la foi aussi passionnément  que, par exemple, les auteurs du Spiderland de Slint. Sa musique n’est jamais explicative, les paroles se faisant rares pour mettre en avant l’impossibilité de dire. Le titre Cette Colère traduit bien cette impossibilité : « je n’avais plus de voix / un animal en panique pris dans les phares d’un véhicule invisible / avec pour seul refuge cette colère ».

Michel Cloup ne recherche aucunement l’apaisement : il en est arrivé à un point de sa vie (la quarantaine) où l’on ne croit plus aux consolations de la belle mélodie. Et même, la simple possibilité d’une consolation devient le plus grand danger menaçant la liberté. On ne peut que lui souhaiter d’approfondir son geste, qui montre combien l’obstination est à l’origine de certains mouvements de libération.

 

David

19 mai 2012

 

 



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Loney Dear a été très bon en 2005, en sortant deux albums magnifiques, Sologne et Loney, Noir, inusables, qui nous donnaient envie de croire à nouveau en la pop. Qu’un artiste donne tout en une fois peut être dangereux pour la suite de sa carrière, mais aussi il est difficile de demander à une passion de s’économiser. Car c’est bien la passion qui est à la base de ces chansons pourtant d’apparence semblable. Une bonne connaissance de l’œuvre montre en effet que des motifs se répètent régulièrement, comme celui du crescendo. Faites le test : au début cela commence doucement, ensuite commence la progression, pour finir les trente dernières secondes sur une extase. Alors que dans Sologne le chanteur suédois Emil Svanängen avait porté très haut cet art du crescendo, dans Hall Music ce phénomène ne parvient à dépasser une certaine routine. On a le sentiment que chacun des titres est inachevé ; qu’il s’arrête au moment où une nouveauté apparait dans une intonation, une boucle mélodique, une esquisse de piano. Si Hall Music ne convainc pas, cela ne doit nous empêcher de penser à ce qui aurait pu être réussi, en complétant soi-même par l’imagination ce qui manque. Par exemple on pourrait prendre Largo, le meilleur titre de l’album, et recréer mentalement le reste à partir de ses bases. Mais cette démarche ne doit nous faire oublier cette phrase de Gilles Deleuze, au sujet de Michel Foucault, qui peut s’appliquer à l’œuvre de Loney Dear (ou du génial Cass McCombs, pareillement décevant, dont je parlerai prochainement) : «  Quand on admire quelqu’un, on ne sélectionne pas (…), il faut prendre l’œuvre tout entière, la suivre et non la juger, en saisir les bifurcations, les piétinements, les avancements, les trouées, l’accepter, la recevoir tout entière. Sinon, on ne comprend rien. »

 

David

8 mars 2012

 


 


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              Photo : Cédric Chort

 

C’est avec tendresse que Miossec a toujours parlé de nos vies. Boire restera comme l’album indépassable de sa carrière, celui vers lequel on reviendra toujours. Depuis ce coup de maître le chanteur breton est resté intègre, sur scène comme sur disque. Son style est immédiatement reconnaissable − phrases courtes resserrées sur elles-mêmes, trait incisif impliquant dans un même mouvement densité d’idées et fluidité. Le ton dépouillé rejoint une pensée sans concessions que l’humour rend accessible.

Miossec interroge son époque avec gravité. Nous sommes seuls et sans excuses, voilà ce qu’il n’a jamais cessé de nous dire. Ses chansons sont celles d’un solitaire passionné de liberté, d’un libertaire ne parlant jamais d’engagement, d’un timide se donnant l’apparence d’un homme couvert de femmes. L’essentiel est souvent dit en peu de mots, par des raccourcis et un sens de la formule dont deux de ses maîtres avaient le secret : je parle de Georges Perros et Henri Calet. Il faut être reconnaissant à Miossec de nous avoir fait découvrir ces deux auteurs français du XXème siècle. L’influence majeure de Perros, cet autre breton finistérien, est d’ailleurs perceptible dans le titre du dernier album, Chansons ordinaires, renvoyant au recueil de poèmes autobiographique Une vie ordinaire. Quant à Henri Calet, il y a cette phrase : «Ne me secouez pas je suis plein de larmes», figurant à la fin de son dernier livre inachevé Peau D’ours, reprise également sur scène par le chanteur breton. Qu’il cite ces deux auteurs-là dans un même exercice d’admiration nous touche plus que nous ne saurions dire.

 

David

26 novembre 2011

 



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Dans les années 90, Michka Assayas écrivait des chroniques musicales qui avaient un ton singulier. En nous parlant du dernier Morrissey, de Joy Division, ou des Beach Boys, Assayas en fait nous parlait de lui. Dans ses récits on y retrouve le même ton affirmé, le même détachement à l’endroit de la culture dominante. Les dernières pages d’un de ses premiers livres (Les Années Vides ou Dans sa peau, je ne sais plus) décrivent l’impact de Pet Sounds sur sa sensibilité d’adolescent, et son entrée difficile dans le monde adulte. Les références au rock sont inévitables chez l’auteur du Dictionnaire du Rock, mais dans ses récits ces références renvoient toujours à un élément autobiographique. Il ne s’agit pas, pour lui, de nous parler de son exaltation pour un groupe, mais plutôt de l’impact de son écoute dans sa vie.

Dans son dernier livre Faute d’identité, Michka Assayas nous parle de son enfance, mais pas sur le mode de la confession ou de la thérapie : il se sent forcé de le faire : « ce livre est le surgissement de ma conscience face à un destin qui, brusquement, m’écrase ». Le destin en question enveloppe la perte d’un passeport en 2009, amenant l’auteur à s’interroger sur son identité face à la grande difficulté, dans la France d’aujourd’hui, de régulariser sa situation. Il ne suffit pas d’être français, né en France de parents français, pour justifier son identité française, encore faut-il le prouver. Le combat que l’auteur décrit est aussi celui d’une France où les libertés se sont réduites comme une peau de chagrin, surtout depuis l’arrivée au pouvoir en 2007 « d’une sorte de Michel Drucker d’un genre teigneux ». Si la formule fait sourire, le livre ne nous donne pas envie de rire ; il est traversé par une grande mélancolie, et aussi par l’impuissance. L’enfance de Michka Assayas a eu lieu dans un monde qui n’existe plus aujourd’hui. A ce propos il faut citer un important livre qu’avait publié son frère ainé Olivier il y a quelques années, Une Adolescence dans l’après-mai (2005), qui avec Faute d’identité entretient des résonances évidentes. Les deux frères s’interrogent sur les raisons de la profonde modification du monde dans lequel ils ont grandi. Olivier évoque le mouvement punk de 1976 et la Nouvelle Vague comme les seules possibilités qu’il avait d’échapper à un ennui global (celui des années Pompidou achevant les grandes espérances de mai 68) ; Michka quant à lui décrit sa passion pour le rock, lui permettant de contourner stratégiquement une longue carrière universitaire tracée d’avance.

Si Faute d’identité est un livre politique, il ne parle pas de politique. Il dénonce sans indignation (ce mot à la mode). Il touche surtout par sa tendresse. Les pages sur la mère de l’auteur font partie des plus émouvantes du récit : la relation qu’elle entretenait admirativement avec Malraux ; la description de sa mort ; l’amour qu’il n’a jamais réussi à lui dire, si ce n’est silencieusement, à l’occasion de l’écoute d’une chanson de Paul McCartney : « J’ai ressenti à ce moment-là que tout mon amour de la musique, cette façon que j’avais eue de m’y noyer parce que je n’arrivais pas à parler, c’est elle qui me les avait transmis (…) ». Un livre politique, et aussi un beau livre autobiographique.

 

David

4 novembre 2011

 



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L’histoire se passe dans le Paris des années 20. Le vieux Faust vend son âme dans l’espoir de posséder Marguerite de la Nuit. Il lui manquait la jeunesse, la vaillance du cœur, la force du corps. Il lui fallait alors rencontrer Monsieur Léon dans un café de Montmartre – monsieur Léon n’étant en fait que Méphistophélès, avide de posséder quant à lui de nouvelles âmes, par le contrat que l’on sait. Pierre Mac Orlan transpose l’histoire de Faust au cœur d’un Montmartre mythique, et donc contemporain de l’écrivain puisque la nouvelle fut écrite en 1924 − période ayant abrité un des plus importants mouvements avant-gardistes du XXème siècle : le dadaïsme. L’auteur parvient magnifiquement à nous faire sentir le charme de ce temps : sa façon de décrire l’objet de tentation de Faust peut par exemple donner le ton : « (…) une femme rousse aux cheveux courts, aux yeux violets, dont la robe verte paraissait fraîche comme une laitue. ». Quel écrivain aujourd’hui oserait une telle métaphore sans craindre le ridicule ? Ici, l’effet est saisissant : des yeux violets, une robe verte comme une laitue, et en relation la manifestation du désir d’un Faust impuissant. Mais Faust comprendra vite que vendre son âme pour retrouver les plaisirs de la chair est un leurre : une fois le corps de Marguerite possédé, il lui restera à sauver son âme, cette âme dont « l’immortalité le dégoûtait ». Méphistophélès lui laissera cette chance, en ajoutant à son contrat une clause particulière, que je ne dévoilerai pas. Marguerite de La Nuit est surtout l’histoire d’une grande lâcheté : la lâcheté d’un homme n’assumant pas ses actes. C’est aussi le beau portrait d’une jeune femme se sacrifiant par amour, s’illusionnant sur cet amour.

Pierre Mac Orlan s’est livré vers la fin de sa vie à un autodafé, brûlant dans son jardin une partie de sa correspondance et de ses archives personnelles, afin de ne plus avoir de soucis posthumes. Ce fut aussi pour brouiller les pistes quant à son passé. Mais ce désir de disparition élocutoire était inutile : c’est tout entier dans ses livres qu’on le retrouve − sa mémoire, sa sensibilité, sa lucidité.

 

David

2 août 2011

 

 


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